• Charles Arnault

La Blockchain au service du don humanitaire #2 - Blocages politiques et antiterrorisme

Longtemps décriée, accusée de servir à financer des activités illégales et terroristes, la technologie Blockchain, utilisée à bon escient, présente également de nombreuses qualités. Qualités qui sont de plus en plus reconnues, notamment en matière de générosité publique et privée, où les projets technologiques basés sur les technologies Blockchain se multiplient. À tel point que certains voient en elle le futur de l’aide humanitaire.

Dans ce deuxième article de notre série “La Blockchain au service de l’aide humanitaire”, zoom sur une des plus importantes limites du système actuel de financement de l’aide humanitaire : les blocages politiques.

C’est en Afghanistan qu’on trouve aujourd’hui la meilleure - ou plutôt la pire - illustration d’un problème qui ne date pourtant pas d’hier. Entre le mois août 2021, au cours duquel les talibans ont repris le pouvoir en Afghanistan, et le début d’année 2022, la situation n’a fait que se dégrader pour la population locale. En février 2022, c’était plus de la moitié de la population afghane qui se trouvait menacée par la famine, alertait l’ONU. Pourtant, face à cette crise, la communauté internationale est paralysée.


Derrière cette paralysie, une intention pourtant louable : celle de lutter contre le terrorisme. 80% du budget du gouvernement afghan était issu de l’aide internationale. Suite aux événements survenus en août 2021, cette artère vitale s’est instantanément asséchée. Les aides ont été suspendues lors du changement de régime et de la prise de contrôle par les talibans. Certains pays sont même allés encore plus loin, à l’instar des États-Unis, qui ont gelé les avoirs afghans détenus en dollars à l’étranger.


Les ONG et autres associations qui souhaiteraient venir en aide à la population afghane se heurtent à des blocages féroces. “On essaie d’y arriver, mais le système est complètement bloqué”, nous livrait il y a quelques semaines un membre du conseil d’administration de l’organisation Médecins du Monde. “On a d’énormes blocages bancaires, c’est le principal problème qu’on a sur les transferts actuellement. En lien avec les sanctions internationales, les banques avec lesquelles on travaille bloquent le financement - soit parce qu’elles craignent la règlementations, soit parce qu’elles anticipent des retombées.


Un système bancaire qui, souhaitant se couvrir de toute accusation de financer le terrorisme et de contrevenir aux sanctions internationales, bloque donc tous les transferts à destination de l’Afghanistan, comme nous l’expliquons plus en détail ici.


À la racine de la paralysie mondiale


Cette situation, loin d’être inédite, soulève une question fondamentale en matière d’aide humanitaire : peut-on aider un peuple sans soutenir un régime ? Et faut-il, dans la négative, renoncer à venir en aide à une population qui en a pourtant besoin ?


À court terme, la réponse semble tranchée : il est possible d’apporter de l’aide à un peuple sans que celle-ci ne soit confisquée par le régime. “La négociation n’est pas la reconnaissance : ça fait longtemps qu’on négocie avec les talibans”, expliquait Gilles Dorronsoro au micro de France Culture le 15 février 2022. Négociation qui semble même indispensable : “pour amener de l’aide en Afghanistan de façon rationnelle, en étant sûrs que ça ne va pas être confisqué par le régime, il faut parler avec les talibans et mettre au clair les conditions pour envoyer de l’aide.” Indispensable, mais surtout de plus en plus urgente.


Pendant des décennies, j’ai vu se mettre en œuvre de l’aide humanitaire partout dans le monde sans qu’il n’y ait de négociation ou discussion avec les régimes dictatoriaux, constatait Chékéba Hachemi au cours de la même émission. Là, on se pose des questions, alors que les Nations Unies doivent apporter de l’aide directement aux populations. On discute pour savoir si on va laisser les 25 millions d’Afghans qui sont en train de mourir de faim. [...] Tout le monde attend la décision américaine.


La paralysie mondiale trouve donc sa source dans l’inaction américaine. “C’est comme si Joe Biden avait une haine ou une revanche sur le peuple afghan, et non pas sur les talibans”, assénait Chékéba Hachemi - convaincue que l’Europe a en conséquence une carte à jouer aujourd’hui pour sauver ce pays.


Une carte à jouer, peut-être - mais laquelle ? “Dès qu’on utilise le dollar, les américains font extrêmement attention à là où il est transféré. Donc dès qu’on a un contrat ou un financement qui pourrait poser problème, les banques avec lesquelles on travaille bloquent - de peur d’être rattrapées et sanctionnées par le régulateur américain”, nous expliquait le membre du conseil d’administration de Médecins du Monde. Comment faire, dès lors, pour assurer des transferts monétaires sans encombres, quand on connaît l’importance et la place du dollar dans les échanges monétaires internationaux ?


Les limites d’un système


"L’Afghanistan constitue la dernière illustration des limites de mode de financement de l’aide humanitaire tel qu’il existe aujourd’hui.” Pour Pierre Micheletti, président d’Action Contre la Faim, il ne fait aucun doute : l’action humanitaire atteint aujourd’hui ses limites, et doit se réinventer pour les dépasser. Au-delà de l’enjeu à court-terme en Afghanistan, c’est une question de fond qui se pose - c’est tout le système de l’aide humanitaire qu’il convient de réformer. Conditionnée aux manipulations étatiques, il a perdu son autonomie et s’en trouve paralysé alors qu’il est, au contraire, urgent d’agir.


On a une conditionnalité de cette aide et une variabilité au gré du jeu d’un certain nombre de grandes puissances qui remettent en cause les principes d’intervention possibles, intangibles dans de telles situations de famine. [...] Il y a la nécessité de restaurer un certain nombre de conditions, il faut pouvoir recevoir de l’argent à Kaboul, mais aussi pouvoir le transférer”.


Pierre Micheletti pose les bases d’une réinvention du système de l’aide humanitaire dans son ouvrage 0,03 % ! Pour une transformation du mouvement humanitaire international. L’une des clés consiste, selon lui, à instaurer un financement international de 0,03 % du revenu national brut par pays.


Et les cryptomonnaies ?


Les limites de l’aide humanitaire aujourd’hui, ce sont celles que posent sa dépendance au sysème financier traditionnel et aux manœuvres politiques des États. Désireuses d’envoyer de l’argent sur place mais techniquement incapables de réaliser de tels transferts à cause des intermédiaires banquaires, les ONG et associations sont contraintes à l’inaction.


Pour y remédier, certaines organisations commencent à se tourner vers la solution que représentent les cryptomonnaies. Alternative aux banques et aux arcanes traditionnelles, la Blockchain a déjà permis à des particuliers et associations d’envoyer de l’argent à des populations dans le besoin, notamment au Vénézuela, touché par une grave et profonde crise depuis 2013 (via l’organisation à but non lucratif GiveCrypto). Elle a également suscité l’intérêt de nombreux afghans depuis l’arrivée des talibans, comme un moyen de diminuer leur dépendance aux banques, rapidement saturées après le début de la crise.


Les cryptomonnaies ont permis à de nombreuses familles afghanes de fuir le pays après la prise de Kaboul, le 15 août 2021. Il est de plus en plus probable qu’elles soient également un moyen de venir en aide à celles qui, par choix ou par contrainte, sont restées sur place.